Nicolas, le rêve comme évasion - Vincent Jarousseau
        
Nicolas, le rêve comme évasion
La vie de Nicolas avait plutôt bien commencé. Une enfance ordinaire au cœur du bassin lorrain, un service militaire au soleil, des potes, une copine… Puis la mort est venue ternir le tableau. Le suicide de son père l’a plongé dans une dépression. Après ce passage à vide, Nicolas se relève petit à petit.
Difficile de faire parler Nicolas. Il préfère rêver. Souvent, son regard bleu se perd au loin… mais pas cette fois. Ses yeux sont fixés sur un vieux camping-car garé en bas de chez lui. « Quand je vois que le voisin le laisse pourrir là, ça me désole. À sa place, je ferais le tour de France, mais sans les vélos ! ». La voix est grave, lente, très lente. Peut-être rythmée par les images qui défilent dans sa tête. Il pèse chaque mot et s’arrête parfois, comme on s’attarde devant un paysage.
Sur les hauteurs d’Hayange, à Saint-Nicolas-en-Forêt, le paysage, Nicolas le connaît bien. C’est celui du bassin lorrain, de l’Est de la France et de ses hauts-fourneaux, sorte d’immenses cathédrales qui encerclent la ville. Hayange est entourée de sept collines. Ajoutez à cela un énorme viaduc qui surplombe la commune de 16 000 habitants et vous obtenez une pesante impression de confinement. Le coin est aussi tristement célèbre pour la fermeture des filières chaudes des usines ArcelorMittal. Un sacré coup dur pour l’agglomération.
Né le 1er août 1976 à Thionville d’une mère femme de ménage et d’un père infirmier, Nicolas est un enfant du pays. Partir, il y pense tous les jours, mais ce n’est pas si simple. Il y a d’abord la question de l’argent. Si les APL (aide personnalisée au logement) et l’allocation aux adultes handicapés lui permettent de vivre décemment dans un petit appartement HLM, elles ne lui donnent pas la possibilité de s’installer ailleurs.
Entre deux rêves d’évasion ponctués par une bouffée de cigarette, l’homme de 40 ans regarde l’une des seules photos qui orne son salon : celle de son fils Lucas, un petit garçon blond sur fond pastel. Il a treize ans aujourd’hui et vit chez sa mère, Céline. Nicolas l’accueille chez lui un week-end toutes les trois semaines. « C’est un peu ma raison d’être, et aussi ce qui me fait rester ici. Lorsqu’il part, c’est la misère à la maison. Je fais tout ce que je peux pour lui, j’ai envie que sa vie soit belle, pas comme la mienne… Elle aurait pu l’être », confie-t-il, tout en pointant du doigt le portrait d’un jeune homme fier de l’uniforme de marin qu’il porte. « C’est moi pendant mon service militaire en 1996. J’étais mécano sur le Jacques Cartier. On a fait pas mal d’escales, dont neuf mois en Nouvelle-Calédonie. C’était magnifique… Le meilleur souvenir reste la Saint-Patrick en Nouvelle-Zélande. On avait pris une cuite mémorable », se souvient-il en riant.
Au retour, changement d’ambiance. Fort de ses études de tourneur-fraiseur, Nicolas rentre« comme tout le monde ici » en tant que mécano chez Sollac à Hayanges, racheté en 2006 par ArcelorMittal. La routine s’installe peu à peu. L’usine, les petites missions à droite et à gauche, les potes, les filles et toujours cette nostalgie d’un ailleurs inaccessible, au-delà des collines.
Soudain la voix se fait lourde, pâteuse. Les mots sortent difficilement. « C’est les médicaments… ça me fatigue ». Nicolas est sous antidépresseurs depuis près de quinze ans. « Cette dépression m’a pourri la vie et c’est toujours le cas. C’est même pour ça que Céline m’a quitté. S’occuper de Lucas et d’un mec qui tente de se foutre en l’air, c’est pas très facile ». Il est comme ça Nicolas. Du genre à vous balancer des phrases violentes et à attendre votre réaction, vous fixant de son regard clair. Aucune lueur de défi ne brille dans ses yeux, c’est seulement sa manière de se comprendre lui-même, par le regard des autres.
Sa petite chienne, Savana, vient briser le silence. « Je l’ai récupérée il y a huit ans dans un refuge, elle se faisait bouffer par les plus forts. C’est ma meilleure pote, raconte-t-il en la caressant. Ça vous dit qu’on aille se promener ? On va la faire sortir un peu ». Il se lève et déploie sa grande carcasse légèrement courbée, les épaules en avant. Lorsqu’il marche dans les rues désertes de Saint-Nicolas, ses jambes sont un peu raides, souvenir d’un accident de scooter en 2009. « J’adorais faire le fou, la vitesse me grisait. J’avais même débridé la machine ». Jusqu’à percuter un camion-benne. « Je me le suis le pris en pleine tronche et il m’a pas loupé. Double fracture du tibia et du péroné, même chose pour le bassin et un traumatisme crânien. Je l’ai peut-être fait exprès, fallait que j’oublie ». Oublier.
Oublier cette nuit. C’était en 2001, un 13 mai. Nicolas rentre d’une soirée après une journée de travail ordinaire. Il passe devant la chambre de son père, la lumière est allumée, il ne s’inquiète pas. Il lit peut-être. Au milieu de la nuit, Nicolas, se réveille, comme préoccupé. Il sort prendre l’air et remarque que le couloir est encore légèrement éclairé par une teinte orangée en provenance de la chambre paternelle. Ce n’est pas le genre de son père de veiller si tard. Poussé par une inquiétude qu’il ne s’explique toujours pas, il passe le pas de la porte… Il se souvient juste du grincement sinistre de la corde et du visage déformé de son père, les bras le long du corps, les pieds en lévitation au-dessus du sol. Nicolas avait 26 ans.
Ce drame marque le début d’une longue fuite en avant, motivée par l’envie d’effacer ces images de son esprit. Puis la dégringolade. Nicolas tombe en dépression. « Je faisais tout avec mon père, c’était mon repère. Le monde s’est effondré ». Il se met à boire. Beaucoup. Se drogue. Il veut oublier. À l’époque, oublier, c’est mourir. Les tentatives de suicides se succèdent, Céline le quitte, impuissante face à cet homme qui refuse sa main tendue.
Après un passage par l’Armée du Salut, Nicolas est, à la demande de sa mère, placé sous tutelle. Il l’est toujours depuis. En 2006, il remonte un peu la pente et obtient un appartement d’insertion. « J’avais mes propres clés, enfin quelque chose à moi ». Et en 2009, son premier logement social à Saint-Nicolas-en-Forêt dans lequel il vit encore. Sur sa table de nuit, sans surprise, un bouquin du navigateur Eric Tabarly. Quand il ne joue pas à la console avec ses amis, Nicolas se nourrit des reportages et des documentaires de voyage qui passent à la télévision. L’évasion comme fil rouge.
Aujourd’hui, dire que Nicolas va bien serait mentir, mais on peut dire qu’il va mieux. Une infirmière vient tous les jours lui donner des médicaments pour prévenir d’un éventuel écart, mais il l’assure, le suicide est loin derrière lui. Même s’il ne se projette pas vraiment, son repère est à présent son fils. « Je le vois grandir, et ça c’est quelque chose de beau ».
En parlant de beau, le soleil revient et l’été avec. « C’est la période des barbecues avec les copains, dit-il en regardant l’éclaircie. À défaut de partir en Nouvelle-Calédonie, on fait avec ce qu’on a ! ». Son regard se perd de nouveau au loin, Nicolas est déjà reparti.
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